Ce livre vient d’un muséum intime et buissonnier, c’est-à-dire d’une boîte à trésors, d’où surgiront notamment un rat musqué, un cygne noir, un réalisateur tchèque un peu sadique, des yeux de verre, des modèles d’invertébrés, un bateau-lumière, des poulpes brandis sur des harpons, des girelles et bogues scintillantes, une invasion de mouches, la charogne d’une baleine, un grand artiste allemand, une meute de poètes, des bouleaux et des brumes, un paléontologue mystique, un carabin pris de vertige métaphysique, un neurobiologiste athée, l’ombre d’un entomologiste méridional, des parents terribles, une panthère en cage, des scarabées et quelques orthoptères, un fœtus, une momie de cigale, un pyromane imaginaire, et d’autres bijoux minuscules.
publication le 2 février 2012 aux Éditions Gallimard.
Revue de presse :
Marathon des mots 2011
"La boîte à trésors" par Alexandre Fillon (Livres hebdo, 27 janvier 2012)
Chronique de François Angelier (France Culture, 6 février 2012)
"Les ligatures de la médecine et de la poésie" par Christian Delahaye (Quotidien du médecin, 12 février 2012)
Extrait :
"Les modèles en verre de Leopold Blaschka et de son fils ont été sortis des réserves depuis quelques années. Après des décennies d’oubli, on admire les verriers de Bohême, dont les secrets, dit-on pour s’excuser d’une si longue négligence, n’ont pas été transmis.
Feuilleter les catalogues de ces artistes suscite un chant venu sans doute de ces mondes qu’on sent sans voir, quand nous approchons vraiment de nous-mêmes.
Et voici que dansent des verreries bleues, mauves et vertes, des boutons étoilés, des floraisons tentaculaires, des membranes léopardées et mouchetures pourpres ; et que palpitent des organes en couronnes défaites ou tresses pédiculées, des ombelles animales et des bouches bordées de cheveux, d’aigrettes plumeuses, de barbelures, de flagelles ou de cils, des capsules gélatineuses qu’on dirait paupières closes et dont on se dit que la vie des origines leur ressemblait, des limaçons bleu nuit, des touffes de fausses prêles, des chapeaux, des coupelles, des cloches frangées et tous ces organicules qui pourraient être des fleurs, des herbes ou le détail intime de nos replis, translucides et rubescents, dévorateurs pleins de semences ou de poisons, et qui flottent dans la laque noire des fonds pélagiques, où la lumière ne jaillit le plus souvent que pour l’effroi silencieux d’une victime déchiquetée.
Et voici que de cette noirceur lumineuse, de ce mur d’obsidienne liquide qu’on n’en finit pas de traverser, au point qu’il n’est plus mur mais infinité de murs, substrat feuilleté de la vie organique ou de l’esprit, on ne sait plus, monte un chant. Est-ce la tristesse ? Un chant de deuil ? Je ne l’entends pas clairement, mais le reconnais. Il invite à la prière et n’est pas une prière. Une lamentation ? Je n’en suis pas sûr.
Un chant dans la nuit.
Où vont les baleines quand elles meurent ? Théo, que passionnaient les Inuits autant que les Cajuns de Louisiane, était intarissable sur les cimetières de baleines, la chasse en Alaska et ces titans qui pouvaient vivre deux, trois ou cinq cents ans peut-être, et être nés avant même la découverte de l’Amérique. Il avait vu un documentaire sur ce sujet et, quand il ne prospectait pas le pétrole, il partait à la recherche de ces grands morts solaires.
C’est bien plus tard que j’ai su que l’océan même était leur cimetière.
Quand leur grand cœur s’arrête de battre, elles s’emplissent d’eau, se noient mortes et s’enfoncent comme de grands vaisseaux qui coulent sans plus se défendre. Partout l’obscurité s’épaissit, elles dérivent un peu à cause des courants dans une chute qui dure des kilomètres. Le dépeçage commence. Les requins des fonds et la lignée des charognards arrachent les graisses. Le charnier grouille pendant des mois, des années même. Apparaissent les lourds ossements, affaissés sur les fonds, démantibulés comme des marionnettes immenses, reléguées au creux de cavernes à ciel ouvert, où les ligotent et les rongent des colonies de palourdes et de vers géants, où prolifèrent les ophiures comme des étoiles éteintes.
Pas de cimetière où venir les admirer dans leur passage vers l’au-delà, pas de tintement de cloches funéraires, pas de lieu de recueillement possible.
Est-ce des grands morts qu’émane le chant ? De leurs sépultures profanées qui engendrent un autre monde ? De tout ce qui est invisible et effrayant au fond des tombes ?"
